L'Art nouveau, c'est d'abord une réaction. À la fin du XIXe siècle, les arts décoratifs européens sont épuisés par le pastiche historique : on copie le gothique, le Renaissance, le baroque selon la mode du moment, sans jamais inventer. Un groupe d'architectes, de designers et d'artistes décident de repartir de zéro — et de prendre la nature comme seul modèle. La courbe vivante, la tige végétale, l'aile d'insecte, la forme de la vague : autant de sources que le métal peut reproduire avec une liberté qu'aucun autre matériau de construction ne permet.
Ce tournant radical produit certaines des pièces les plus spectaculaires de toute l'histoire de la ferronnerie. Ce guide en retrace les grandes lignes, les personnages clés et les lieux de mémoire, pour ceux qui visitent Paris et Nancy, achètent du mobilier ancien ou simplement cherchent à comprendre ce qu'ils voient.
Qu'est-ce que l'Art nouveau en ferronnerie ?
Le style Art nouveau (on dit aussi Style moderne en France, Jugendstil en Allemagne, Modernisme en Catalogne) couvre grossièrement les années 1890–1914. En ferronnerie, il se caractérise par quatre traits distinctifs :
- La ligne courbe et asymétrique : fini les axes de symétrie stricts, les grilles en quadrillage, les motifs répétitifs. La composition est souvent asymétrique, rythmée par des courbes de nature différente.
- Les motifs végétaux naturalistes : iris, nénuphar, pissenlit, chardon, vigne, marronnier — les ferronniers Art nouveau copient les plantes avec un souci du détail botanique que leurs prédécesseurs n'avaient pas.
- La fusion des matériaux : le métal ne se suffit plus à lui-même. Il dialogue avec le verre (marquises vitrées, lustres), avec la céramique (carreaux émaillés dans les halls), avec le bois (meubles à armature forgée). Voir nos pages marquises en fer forgé et luminaires en fer forgé.
- La silhouette organique du meuble entier : un escalier Art nouveau n'est pas une rampe forgée posée sur des marches droites — c'est une composition où la rampe, les balustres et le départ de volée forment un ensemble fluide.
Hector Guimard et les édicules du métro parisien
Hector Guimard (1867–1942) est l'architecte-décorateur qui a fait entrer l'Art nouveau dans le quotidien des Parisiens. Sa commande la plus célèbre — les 167 entrées de stations de métro réalisées à partir de 1900 pour la Compagnie du chemin de fer métropolitain — lui vaut une gloire internationale et le surnom de « style Métro ».
Les édicules Guimard ne sont pas en fer forgé au sens strict : ils sont en fonte coulée (fonte grise), standardisée et produite en série à partir de moules, puis assemblée en éléments préfabriqués. C'est là leur génie industriel : en utilisant la fonte, Guimard peut obtenir une complexité formelle impossible à forger à la main tout en maintenant des coûts de production raisonnables. La couleur vert-bronze est obtenue par une peinture à base d'oxyde de chrome, caractéristique de ces édicules.
Il ne reste aujourd'hui que 86 entrées de stations préservant des éléments Guimard authentiques (sur les 141 que comptait Paris à son apogée). Certaines ont été démontées et exportées : on trouve des édicules Guimard à New York (MoMA), Mexico, Chicago et Montréal. Les amoureux du style peuvent aussi visiter le Castel Béranger (16e arr.), premier chef-d'œuvre civil de Guimard, qui exhibe des ferronneries de façade et d'escalier exceptionnelles.
« Je ne cherche pas le style pour le style, mais la logique de la nature, qui est le seul maître digne d'être suivi. »
— Hector Guimard
L'École de Nancy : Majorelle, Gallé et Vallin
Nancy, capitale de la Lorraine et ville sans frontière après 1870 (l'Alsace-Moselle est annexée par l'Allemagne), devient le second foyer de l'Art nouveau français. L'École de Nancy réunit autour d'Émile Gallé (verrier, ébéniste) des artistes de toutes disciplines : Louis Majorelle (ébéniste dont les meubles à pieds forgés sont devenus emblématiques), Eugène Vallin (architecte-ébéniste), et des ferronniers dont les œuvres ornent encore les façades et les intérieurs nancéiens.
La ferronnerie nancéienne de l'Art nouveau se reconnaît à ses motifs tirés de la flore lorraine : chardons, bleuets, orchidées sauvages, mais aussi libellules, papillons et grenouilles. Les grilles d'entrée des villas de la rue Félix-Faure ou du boulevard du Maréchal-de-Lattre-de-Tassigny offrent quelques-uns des plus beaux exemples conservés.
Le Musée de l'École de Nancy (rue du Sergent-Blandan) abrite une collection permanente de mobilier, céramique, verre et ferronnerie qui donne la vision la plus complète du mouvement. Incontournable pour qui s'intéresse à cette période.
Caractéristiques formelles du fer forgé Art nouveau
La ligne végétale et ses variantes
La tige qui se courbe, se ramifie, porte des boutons puis des fleurs : c'est la métaphore centrale de l'Art nouveau. En fer forgé, elle se réalise par des barres de section ronde ou carrée cintrées à chaud, amincie à la forge aux extrémités pour figurer une tige qui s'effile. L'iris — avec son rhizome trapu, sa tige droite et sa fleur trilobée — est peut-être le motif le plus fréquent : Guimard lui-même en a fait usage dans les gardes-corps du Castel Béranger.
La courbe « fouet de cocher »
Caractéristique du style Guimard, la courbe dite « fouet de cocher » est une ligne qui part en douceur et s'accélère brusquement en une extrémité pointue ou recourbée — comme un fouet lancé. Elle se retrouve dans les potences des lampadaires, les encadrements de porte et les rampes d'escalier. Elle est techniquement difficile à forger car la barre doit conserver une section décroissante régulière tout en suivant une courbe qui s'accentue.
La marquise vitrée : métal et verre
La marquise en fer forgé Art nouveau est une pièce à part : elle mêle une structure métallique forgée (poteaux, arc cintré, montants) à des vitrages teintés ou ornementaux. Certaines marquises Art nouveau parisiennes — notamment dans les arrondissements aisés — constituent de véritables œuvres d'art architectural encore visibles de la rue.
Où voir de la ferronnerie Art nouveau aujourd'hui
En France, les deux villes qui concentrent le plus de ferronnerie Art nouveau préservée sont Paris et Nancy, mais d'autres communes méritent une visite :
- Paris : édicules Guimard (métro Abbesses, Châtelet, Porte Dauphine qui conserve son édicule complet), Castel Béranger (16e), immeuble rue de Bretagne.
- Nancy : Musée de l'École de Nancy, villa Majorelle, villa Bergeret, nombreuses façades du quartier Haussonville.
- Bruxelles : Victor Horta est le pendant belge de Guimard — la Maison Horta (musée) et la Maison du Peuple illustrent la ferronnerie Art nouveau belge.
- Barcelone : Antoni Gaudí use de la ferronnerie de façon radicalement différente — plus tourmentée, plus rugueuse — dans la Casa Vicens, la Pedrera et la Sagrada Família.
Pour aller plus loin : l'Art nouveau et Hector Guimard sur Wikipédia.
Pour comparer les vocabulaires ornementaux de sept époques (Louis XV, Empire, Art nouveau, Art déco, contemporain…) et choisir le style juste pour votre façade : guide des styles de ferronnerie sur le-fer-forge.fr.